(Janvier 379) Tueurs (Lys Pourpre) de Jéranbourg vs Stella Ardii de Vêpre

L’arène de bois de quarante par quatre-vingts mètres avait été construite directement sur l’Allée Royale face au Célestaire d’Yr. En raison d’une pénurie inopinée de bois de construction, l’installation était temporaire et n’était ceinte d’aucune estrade encore. Les travaux s’étaient avérés étonnamment laborieux. Sur le plan logistique, seule une poignée d’artisans et de charpentiers embauchés par Odette de Sabran avait assumé la construction de l’arène. Ceux-ci avaient arpenté l’Allée royale, délimité les contours du terrain de jeu, étalé sur le pavé glissant du sable transporté des plages des faubourgs et même érigé des loges rudimentaires pour les équipes invitées. Décima Delorme s’était rapidement vue dépassée par les événements, celle-ci devant quotidiennement déployer des trésors d’inventivité afin d’empêcher la catastrophe.

Heureusement, la sécurité ne manquait pas afin de tenir les citadins curieux et inquiets à distance. À l’ombre du palais royal et du Siège des Témoins, cette arène suscitait l’angoisse, voire la colère, chez certains esprits étroits. Grâce aux pressions faites sur le Bataillon sacré d’Yr par Adrien Desbouleaux et Mahaut Ferrand, des gardes patrouillaient donc jour et nuit le périmètre afin d’empêcher tout acte de sabotage. Même Alfiero Firenze, l’une des têtes d’affiche de cet événement, accepta d’être escorté en permanence d’un certain Florent, garde du corps confié par Léothéric de Sauvergne. Heureusement, en raison des nombreux dons faits auprès des religieux des quartiers de l’est, des messes apaisant les ardeurs des potentiels dissidents furent menées. De plus, l’appui officiel des factions Absolutiste et Patricienne de l’Assemblée d’Ébène achevait de persuader les réfractaires de l’inévitabilité du Calcio dans la cité d’Yr. Enfin, au début des opérations, messire Firenze et madame Delorme étaient allés à la rencontre des marchands des environs avec quelques bouteilles de spiritueux -fournis par Layla Saïd- afin de les persuader que les désagréments leur seraient en réalité profitables à moyen terme.

Le 118e jour d’hiver, après des semaines de travaux permanents, l’heure de gloire arriva enfin. Il avait été décidé par la Fédération ébénoise de Calcio que le premier match cérémoniel d’exhibition serait présenté le soir, une fois le Soleil couché. À cette occasion, l’est de l’Allée royale était éclairé de centaines de flambeaux faisant écho à la lueur de la pleine lune. Une foule magnifique, aux atours colorés et emmitouflés dans de chaudes fourrures, se massait le long des bandes de bois de l’arène à défaut de prendre place dans des estrades. Parmi celle-ci, plusieurs membres et sympathisants des familles Mandevilla et de Sauvergne se faisaient remarquer par leur enthousiasme. Dans quelques semaines, ce seraient eux qui mèneraient le premier véritable match de la ligue et ils tenaient à remporter la victoire morale. Une grande bannière avait été peinte et hissée au sommet d’un haut poteau de fer. On pouvait y lire en lettres écarlates : « Les Tueurs de Jeranbourg contre le Stella Ardii de Vêpre. »

Des contours rehaussés à la feuille d’or bordaient les mots « Stella Ardii ». Visiblement, l’artiste peintre avait exprimé une préférence pour l’équipe de l’Étoile du soir. La partie de Calcio, la première de cette envergure face au Célestaire, allait débuter dans une quinzaine de minutes. Des démonstrations de Caliamana avaient lieu pour divertir la foule en attendant. La beauté et la poésie du moment était palpable dans l’air frais et calme du soir. Lorsque les quelques duels et combats traditionnels furent achevés, ce sont Nashim Amezaï et Alban Troy, religieux de la capitale, qui prirent la parole afin de consacrer l’événement. Rappelant que l’honneur et la spiritualité étaient les deux piliers du Calcio, ils justifièrent longuement la tenue de ce match. Si nul ecclésiastique ne put douter de la pertinence de leurs paroles, le public, assoiffé d’affrontements sportifs, commença à s’impatienter. Toutefois, pour une raison obscure, Nashim poursuivit sa présentation avec une lecture de passages du Recueil des Témoins…

Or, dans la loge des joueurs de Fel, loin des préoccupations mystiques, des engueulades éclataient :

– VOUS LEUR AVEZ DIT QUE NOUS NOUS APPELIONS COMMENT?!!!

Le chef de la délégation felbourgeoise était hors de lui.

– « Les Tueurs », répondit calmement Célestin Grand-Esprit, centre de terrain pour la formation originaire de Jéranbourg.

Le reste de l’équipe, assistant à la scène, guerroyait de gymnastique mentale pour empêcher le moindre sourire de traverser la barrière impénétrable de leurs visages de marbre. Célestin Grand-Esprit avait perdu un pari, il payait son dû en ce moment même.

– Je pensais travailler pour le Lys Pourpre de Jéranbourg, cracha le chef. Vous savez, cette équipe glorieuse qui portait déjà ce nom ALORS QUE VOTRE ARRIÈRE-GRAND-PÈRE PORTAIT ENCORE DES COUCHES!

La solidité de l’esprit de Célestin Grand-Esprit allait être testé en ce moment même, alors qu’il s’apprêtait à déclencher une tempête sur sa tête, pourtant réputée solide. Il s’expliqua à son chef d’équipe : « Le Lys Pourpre de Jéranbourg est connu comme l’équipe de pugilat, maître. Jéranbourg n’a pas d’équipe de Calcio… maître. »

La phrase était dite. Il n’y avait plus de retour en arrière. Un lourd silence s’abattit sur la pièce alors que les couleurs s’effaçaient du visage du chef de délégation. Célestin Grand-Esprit avait perdu son air de défiance calme. Il venait de toucher la corde sensible d’un débat qui durait depuis cinq ans à Fel. La plupart des pugilistes crachaient ouvertement sur le livre normalisé des règles de la Fédération salvameroise de Calcio. Ce livre était le seul qui fut accepté en dehors de Fel. Toutes les parties inter-palatinat étaient des parties de Calcio, et les joueurs, des Calcienti. Pugilat à Fel, Calcio ailleurs dans le royaume. Le temps était peut-être venu pour les Felbourgeois de se mettre au diapason du reste d’Ébène…

« Jéranbourg a une équipe de Calcio, et elle est dans cette pièce, siffla le chef. Vous êtes sensés nous représenter, comme des athlètes, comme des gens astucieux, l’excellence de Fel. Pas comme des gueux. Les gueux de Jéranbourg, c’est ce que vous êtes. Vous allez donc sortir d’ici et jouer comme vous n’avez jamais joué si vous ne voulez pas retourner vivre avec les gueux! »

Les Tueurs de Jéranbourg fixèrent tous un instant les lattes du plancher. Après quelques secondes d’attente, un défenseur poussa un « Yeah! » hésitant afin de rehausser le moral de l’équipe. Il fut le premier surpris quand tous ses coéquipiers y firent écho, redonnant le pep perdu à la cohorte.

Peu après, les Tueurs rejoignaient les Stella Ardii dans l’arène sous les acclamations des spectateurs. Les dix premières minutes du jeu s’écoulèrent somme toute rondement pour les représentants de Fel. Après tout, « faire le ménage » sur la ligne de front était leur force et les deux tiers des Innanzi (les défenseurs) des Stella Ardii étaient cloués au sol de manière fort peu gracieuse par les pugilistes de Jeranbourg. Le ballon était entre les mains de l’attaquante Thomette des Trois-Rives qui jouait à passe-passe avec les centres de terrain. Les premières huées d’impatience de la foule se faisaient entendre. Il était temps d’avancer le ballon en territoire ennemi.

Trois-Rives fit un clin d’oeil au centre de terrain Grand-Esprit et lui passa la balle avant de courir elle-même tête première à travers la ligne de centre. La confiance régnait et trois centres de terrain felbourgeois la suivirent. Les calcienti des Stella Ardii se déployèrent rapidement autours des intrus, mais Thomette remarqua que plusieurs de ses opposant faisaient la même escapade en direction du territoire de Jéranbourg. Alors que Grand-Esprit prenait son élan pour faire la passe à Trois-Rives, une habile petite main vêproise fit glisser celui-ci hors de ses mains et il fut immédiatement récupéré par une joueuse du Stella qui courut comme un éclair en direction de la cage du filet.

– ARRÊTEZ-LA!!!, hurla le porte-étendard de Jeranbourg.

La manoeuvre avait été si habile que les gardiens en état de choc se regardèrent d’un commun accord et se jetèrent simultanément sur l’audacieuse, l’aplatissant sans merci sur le sable.

*Coup de sifflet*

– Attaque à deux contre un! Préméditée! Expulsions!

– Sapristi!, jura le capitaine.

Les règles de Calcio étaient beaucoup plus sévères sur les attaques à deux contre un. C’était complètement interdit, contrairement au Pugilat. La foule applaudissait pendant que les deux Felbourgeois étaient escortés hors du terrain. « On vient de se faire virer deux gardiens! Juste comme ça! », maudit le capitaine.

Le porte-étendard apostropha l’un des arbitres de touche près de lui :

– Il n’y a pas eu d’avertissement!

– Il n’y a pas d’avertissement au Calcio, relisez votre livre de règles!, rétorqua l’arbitre.

Le ballon fut remis à un joueur de Vêpre hors-terrain pour la remise en jeu. Ce n’était pas une mise-au-jeu comme au Pugilat.

« SAPRISTI! », hurla de nouveau le capitaine qui vit le ballon lancé rapidement vers un joueur de Vêpre installé près de la cage des filets et que personne n’avait pris la peine de surveiller.

« CACCIA! », annonça l’arbitre de touche d’un coup de chapeau à la plume blanche. La foule se souleva dans un tonnerre d’applaudissements. Les joueurs plaqués au sol se relevèrent sourire aux lèvres. Le marqueur du but fut embrassé par ses compatriotes et la foule se mis à scander « STELLA! STELLA! STELLA! STELLA! ».

Dans la loge des officiels, le chef de délégation felbourgeoise regardait la scène avec un mélange d’amertume et de satisfaction : « Ces abrutis n’ont pas pratiqué avec le livre de règle du Calcio. Ils l’ont lu mais ils ne l’ont pas joué. On voit ce que ça donne… »

La situation se dégrada peu à peu dans les trente minutes qui suivirent, à mesure que trois autres joueurs jéranbourgeois furent également expulsés pour des faux pas du même type. Le pointage était de huit à quatre en faveur du Stella Ardii. Il restait dix minutes et le temps s’écoulait sans aucun arrêt.

Stanislas Précieux-Sang, arrivé dans la cité d’Yr la veille, ne s’était pas trop mouillé jusqu’ici. La déconfiture de son équipe le déconcertait affreusement. Il avait mémorisé les règles du Calcio d’une couverture à l’autre et comprenait difficilement pourquoi ses compatriotes n’avaient pas fait la même chose. L’Attaquant Volinak, ou plutôt l’Innanzi Vollinak, comme il devait maintenant s’appeler, s’approcha de lui à la course : « Bouges-toi Précieux-Sang! On commence à manquer de poings! »

Stanislas aperçut deux joueurs engagés en position de combat à cinq mètres de lui. Ils se dévisageaient poings levés, mais aucun d’eux n’avançait vers l’autre. Ils gardaient même une distance plus que raisonnables entre eux deux.

Précieux-Sang eut alors un éclair de génie. Tant qu’à perdre une partie devant le gratin de la cité d’Yr, autant créer un peu de controverse. Il s’assura un instant que les deux joueurs dans sa ligne de mire ne bougeaient pas d’un poil et s’enligna de sa course la plus rapide vers le joueur du Stella Ardii. Quand il arriva sur le joueur en question, Stanislas avait atteint sa pleine vitesse et le choc brutal. Sa tête s’enfonça directement dans le plexus de son adversaire et celui-ci en perdit le souffle avant de s’écrouler sur le sol. L’arbitre de touche le plus près siffla comme s’il venait de prendre feu et s’avança rapidement vers Précieux-Sang avec la hardiesse d’un paladin sur le point de brûler un hérétique :

– ESTROUPILLE!, déclara l’arbitre, cette manoeuvre est interdite au Calcio! Vous êtes EXPULSÉ DE LA PARTIE.

– Je suis désolé messire arbitre, mais ces deux joueurs n’étaient pas engagés, répondit le joueur de Jéranbourg.

– Ils étaient engagés : leurs poings étaient levés.

– Ils étaient beaucoup trop loin pour pouvoir s’atteindre mutuellement. Ils n’étaient pas réellement engagés, ils se défiaient simplement, rétorqua Précieux-Sang.

L’arbitre prit un instant pour réfléchir. L’ombre d’un doute traversa son noble visage salvamerois. Il se tourna vers l’arbitre en chef et lui fit un geste pour demander son aide et sa présence. Le temps continuait de s’écouler.

– Qu’est-ce qui vous prend? C’est une estroupille!, aboya l’arbitre en chef.

L’arbitre de touche fit son explication.

– Montrez-moi exactement leurs positions!, décréta son supérieur.

Les joueurs impliqués reprirent leurs positions, sauf celui du Stella Ardii, qui respirait comme un poisson hors de l’eau alors que la civière peinait à se frayer un chemin sécuritaire dans le jeu actif. L’arbitre en chef constata la distance entre les joueurs et dut admettre qu’il y avait une possible zone grise dans le règlement à cet effet. Elle se tourna vers la loge des officiels et fit un signe de son chapeau à plume. L’action du match, toujours en branle malgré l’intervention des secouristes et le dilemme d’arbitrage, se figea dans le temps alors que tous les arbitres de touche du terrain se mirent à siffler simultanément.

« Sapristi, pensa Précieux-Sang, je n’ai jamais vu d’arrêt de match dans toute ma carrière! »

Ni au Calcio, ni au Pugilat, le temps des parties ne s’arrêtait. Le sablier n’était bloqué qu’en cas de mort sur le terrain, ou de tricherie particulièrement grave. La porte de la loge s’ouvrit et le maître de camp Guillermito Pizzi entra dans l’arène. Autour, les joueurs étaient tellement silencieux qu’on pouvait entendre les mouches voler. On lui expliqua prestement et avec déférence la situation. Le maître de camp était représentant direct de la Fédération de Calcio salvameroise. Il avait l’autorité de bannir des équipes, de déclarer des gagnants et même de changer le livre de règles officiels s’il y avait une bonne raison. Le capitaine et le porte-bannière de Jéranbourg s’approchèrent de la scène avec la gorge serrée.

Monseigneur Pizzi regarda au ciel un instant. Il constatait avec horreur l’état des choses. Il avait le choix entre déclarer légale une estroupille, un très dangereux précédent, ou ouvrir la porte à une pléthore de joueurs qui allaient se déclarer « engagés » à tel autre joueur lointain sous prétexte d’avoir croisé leurs regards et levé les poings au bon moment. Un précédent capharnaümique. Il soupira et toisa le capitaine de Jéranbourg. : « Vous teniez à nous faire le coup lors de la partie de démonstration du Célestaire? Je suis curieux de voir la réaction qu’aura le comte Delorme. »

Le capitaine devint brusquement blême alors que le maître de camp déclarait la première estroupille légale dans l’histoire du Calcio et que la quasi-totalité des joueurs réagissaient, selon leur équipe, de manière euphorique ou horrifiée. Sur un geste du bras, Monseigneur Pizzi remit le sablier en marche et le porteur du ballon des Stella Ardii eut l’idée de lancer celui-ci directement au visage de Stanislas Précieux-Sang, qui tomba à la renverse. Ce dernier souriait de satisfaction, étendu sur le sol, pendant qu’une joueuse de Vêpre venait l’empoigner par le collet :

– Tu as beaucoup trop de dents dans ta jolie bouche, nous allons t’arranger ça, dit-elle.

Le Felbourgeois riait.

– Je préfère encore ça que de jouer pour « l’Étoile Abstraite » de Vêpre, nargua Précieux-Sang.

– Nous disons « l’Insaisissable Étoile », répondit-elle, avant de lui asséner un coup de poing qui l’envoya faire de jolis rêves étoilés.

Ce jour-là, le Stella Ardii de Vêpre remporta la partie huit à quatre. Afin de souligner l’événement, exceptionnellement, l’artiste lauroise Henriette Dufroid, bien connue à Gué-du-Roi, peignit un portrait des deux équipes côte à côte. Cependant, les joueurs et amateurs de Calcio n’en retirèrent pas la satisfaction habituelle, ayant l’impression d’avoir vu s’ouvrir une dangereuse brèche dans la paix au sein de la Fédération de Calcio. Une paix durement négociée pour garder leur sport sécuritaire et honorable. Un sport digne du Céleste.

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